Tarot amil
Et par-dessus l'odeur des fleurs coupées, des fleurs arrachées
aux jardins, arrachées à la terre pour amuser la foule, la vilaine
foule grouillant dans la poussière, une odeur de peuple flottait, une
odeur de chair malpropre et d'ail, cette odeur d'ail que les gens du Midi
répandent autour d'eux comme la rose exhale son parfum, dont ils empoisonnent
leurs villes, dont ils corrompent l'air de leurs campagnes, dont ils gâtent
le ciel lui-même.
Et la petite femme dit à son voisin
- Est-ce qu'on sent mauvais comme ça tous les jours ?
Certes les hommes sont tous les jours aussi laids et sentent tous les jours
aussi mauvais, mais nos yeux, habitués à les regarder, notre
nez accoutumé à les sentir ne distinguent leur hideur et leur
puanterie que lorsqu'ils en sont avertis par un contraste subit et violent.
L'homme est affreux ! Il suffirait, pour composer une galerie de grotesques
à faire rire un mort, de prendre les dix premiers passants venus, de
les aligner et de les photographier avec leurs tailles inégales, leurs
jambes trop longues ou trop courtes, leurs corps trop gras ou trop maigres,
leurs faces rouges ou pâles, barbues ou glabres, leur air souriant ou
sérieux.
Jadis, aux premiers temps du monde, l'homme sauvage, l'homme fort et nu, était
certes aussi beau que le cheval, le cerf ou le lion. L'exercice de ses muscles,
la libre vie, l'usage constant de sa vigueur et de son agilité entretenaient
chez lui la grâce du mouvement qui est la première condition
de la beauté, et l'élégance de la forme que donne seule
l'agitation physique. Plus tard, les peuples artistes, épris de plastique,
surent conserver à l'homme intelligent cette grâce et cette élégance,
par les artifices de la gymnastique. Les soins constants du corps, les jeux
de force et de souplesse, l'eau glace et les étuves firent des Grecs
les vrais modèles de la beauté humaine, et ils nous laissèrent
leurs statues, comme enseignement, pour nous montrer ce qu'étaient
leurs corps, ces grands artistes.
Mais aujourd'hui, ô Apollon, regardons la race humaine s'agiter dans
les fêtes ! Les enfants, ventrus dès le berceau, déformés
par l'étude précoce, abrutis par le collège qui leur
use le corps à quinze ans en courbaturant leur esprit avant qu'il soit
nubile, arrivent à l'adolescence, avec des membres mal poussés,
mal attachés, dont les proportions normales ne sont jamais conservées.
Et contemplons la rue, les gens qui trottent avec leurs vêtements sales
! Quant au paysan ! Seigneur Dieu ! Allons voir le paysan dans les champs,
l'homme souche, noué, long comme une perche, toujours tors, courbé,
plus affreux que les types barbares qu'on voit aux musées d'anthropologie.
Et rappelons-nous combien les nègres sont beaux de forme, sinon de
face, ces hommes de bronze, grands et souples, combien les Arabes sont élégants
de tournure et de figure !
©2009