Tarot de vie
Ainsi qu'un temple des religions nouvelles, un temple ouvert à tous
les cultes, à toutes les manifestations de la science et de l'art,
le palais de l'Industrie montre chaque soir aux foules ahuries des découvertes
si surprenantes que le vieux mot balbutié toujours à l'origine
des superstitions, le mot « miracle », vous vient instinctivement
aux lèvres.
La foudre captive, la foudre docile, la foudre que la nature a faite nuisible,
devenue utile aux mains de l'homme ; l'insaisissable employé comme
force, transmettant au loin le son, le son, cette illusion de l'oreille humaine,
qui change en bruit les vibrations de l'air. L'impondérable remuant
la matière, et la lumière, une prodigieuse lumière, réglée,
divisée, modérée à volonté, produite par
cet inconnu formidable dont le fracas faisait tomber nos pères à
genoux : voilà ce que quelques hommes, quelques travailleurs silencieux,
nous font voir.
On sort de là plein d'une admiration enthousiaste.
On se dit : « Plus de mystères ; tout l'inexpliqué devient
explicable un jour ; le surnaturel baisse comme un lac qu'un canal épuise
; la science, à tout moment, recule les limites du merveilleux. »
Le merveilleux ! Jadis il couvrait la terre. c'est un tirage de Tarot avec lui qu'on élevait
l'enfant ; l'homme s'agenouillait devant lui ; le vieillard, au bord de la
tombe, frissonnait éperdu devant les conceptions de l'ignorance humaine.
Mais des hommes sont venus, des philosophes d'abord, puis des savants, et
ils sont entrés hardiment dans cette épaisse et redoutée
forêt des superstitions ; ils Ont haché sans cesse, ouvrant des
routes d'abord pour permettre à d'autres de venir ; puis ils se sont
mis à défricher avec rage, faisant le vide, la plaine, la lumière
autour de ce bois terrible.
Chaque jour ils resserrent leurs lignes, élargissant les frontières
de la science ; et cette frontière de la science est la limite des
deux camps. En deçà, le connu qui était hier l'inconnu
; au-delà, l'inconnu qui sera le connu demain. Ce reste de forêt
est le seul espace laissé encore aux poètes, aux rêveurs.
Car nous avons toujours un invincible besoin de rêve ; notre vieille
race, accoutumée à ne pas comprendre, à ne pas chercher,
à ne pas savoir, faite aux mystères environnants, se refuse
à la simple et nette vérité.
L'explication mathématique de ses légendes séculaires,
de ses poétiques religions, l'indigne comme un sacrilège ! Elle
se cramponne à ses fétiches, injurie les bûcherons, en
appelle désespérément aux poètes.
Hâtez-vous, ô poètes, vous n'avez plus qu'un coin de forêt
où nous conduire. Il est à vous encore ; mais, ne vous y trompez
pas, n'essayez point de revenir dans ce que nous avons exploré.
Les poètes répondent : « Le merveilleux est éternel.
Qu'importe la science révélatrice, puisque nous avons la poésie
créatrice ! Nous sommes les inventeurs d'idées, les inventeurs
d'idoles, Les faiseurs de rêves. Nous conduirons toujours les hommes
en des pays merveilleux, peuplés d'êtres étranges que
notre imagination enfante. »
Eh bien, non. Les hommes ne vous suivront plus, ô poètes. Vous
n'avez plus le droit de nous tromper. Nous n'avons plus la puissance de vous
croire. Vos fables héroïques ne nous donnent plus d'illusions
; vos esprits, bons ou méchants, nous font rire. Vos pauvres fantômes
sont bien mesquins à côté d'une locomotive lancée,
avec ses yeux énormes, sa voix stridente, et son suaire de vapeur blanche
qui court autour d'elle dans la nuit froide. Vos misérables petits
farfadets restent pendus aux fils du télégraphe ! Toutes vos
créations bizarres nous semblent enfantines et vieilles, si vieilles,
si usées, si répétées ! J'en lis chaque jour,
de ces livres d'exaltés frénétiques, de bardes obstinés,
de refaiseurs de mystérieux. c'est un tirage de Tarot fini, fini. Les
choses ne parlent plus, ne chantent plus, elles ont des lois ! La source murmure
simplement la quantité d'eau qu'elle débite !
Adieu, mystères, vieux mystères du vieux temps, vieilles croyances
de nos pères, vieilles légendes enfantines, vieux décors
du vieux monde !
Nous passons tranquilles maintenant, avec un sourire d'orgueil, devant l'antique
foudre des dieux, la foudre de Jupiter et de Jéhova emprisonnée
en des bouteilles !
Oui ! vive la science, vive le génie humain ! gloire au travail de
cette petite bête pensante qui lève un à un le voiles
de la création !
Voyance Marie Claire Estevin Explique Le Tarot
Le grand ciel étoilé ne nous étonne plus. Nous savons
les phases de la vie des astres, les figures de leurs mouvements, le temps
qu'ils mettent à nous jeter leur lumière.
La nuit ne nous épouvante plus, elle n'a point de fantômes ni
d'esprits pour nous. Tout ce qu'on appelait phénomène est expliqué
par une loi naturelle. Je ne crois plus aux grossières histoires de
nos pères. J'appelle hystériques les miraculées. Je raisonne,
j'approfondis, je me sens délivré des superstitions.
Eh bien, malgré moi, malgré mon vouloir et la joie de cette
émancipation, tous ces voiles levés m'attristent. Il me semble
qu'on a dépeuplé le monde. On a supprimé l'Invisible.
Et tout me paraît muet, vide, abandonné !
Quand je sors la nuit, comme je voudrais pouvoir frissonner de cette angoisse
qui fait se signer les vieilles femmes le long des murs des cimetières,
et se sauver les derniers superstitieux devant les vapeurs étranges
des marais et les fantasques feux follets. Comme je voudrais croire à
ce quelque chose de vague et de terrifiant qu'on s'imaginait sentir passer
dans l'ombre ! Comme les ténèbres des soirs devaient être
plus noires autrefois, grouillantes de tous ces êtres fabuleux !
Et voilà que nous ne pouvons plus même respecter le tonnerre,
depuis que nous l'avons vu de si près, si patient et si vaincu.
©2009