Tarot Fartio
Celle qui fut d'abord Mme Hanska, puis Mme Honoré de Balzac, vient
de mourir. Elle a tenu dans la vie de l'immortel écrivain une place
prédominante ; elle semble même avoir possédé son
unique amour profond.
Mais, à côté d'elle, beaucoup d'autres femmes, toutes
de mérite et d'esprit, ont eu leur part dans l'affection expansive
du romancier. On eût dit qu'il leur jetait partout de grands morceaux
de son cœur.
Car Balzac était un TENDRE.
Il y aurait une bien curieuse et bien intéressante étude à
faire sur ce sujet : « Le rôle, l'importance et l'influence des
femmes dans la vie des hommes de lettres. » Car tous les artistes ont
une manière différente d'envisager la femme, de la comprendre,
de l'aimer et de la pratiquer.
Le temps des grandes passions idéalistes est passé ; les Pétrarques
sont rares aujourd'hui ; et beaucoup d'hommes de labeur s'éloignent
systématiquement de ce qu'on appelait naguère « le beau
sexe », ou du moins ne lui demandent que des plaisirs rapides et tout
matériels, fermant leurs cœurs aux amours exaltées.
Parmi les grands écrivains morts depuis le commencement du siècle,
on rencontre, suivant les tempéraments, les plus diverses manières
de comprendre l'amour.
Gœthe semble avoir conçu et réalisé une sorte de
harem libre, avoir voulu parcourir en même temps toute la gamme des
tendresses, goûter à tous les plaisirs, se délecter à
toutes les sources de l'affection féminine.
Il traitait l'amour en grand seigneur qui ne se veut priver de rien.
Il lui fallait, pour être heureux, dit-on, mener cinq intrigues de front
- cinq, ni plus ni moins. - Il avait d'abord, pour son âme, rien que
pour son âme, pour entretenir en lui une exaltation artistique et sentimentale
dont il avait besoin, une sereine passion où rien de charnel n'entrait.
Don Quichotte conscient, il idéalisait une Dulcinée quelconque
et la posait religieusement sur l'autel des pures extases en l'entourant de
petites fleurs bleues.
Pour son cœur, il lui fallait un amour ardent, tendre et charnel, poésie
et sensualité mêlées, quelque chose de distingué,
avec titre et position sociale, une passion mondaine enfin.
Puis il avait son ordinaire, une maîtresse comme toutes les maîtresses,
une fille toujours prête, esclave caressante et payée : un lit
garni, enfin, avec le foulard sous l'oreiller.
Mais quand un homme est complet, quand tout son mécanisme fonctionne,
il a aussi des instincts bas, des vices. Gœthe estimait que cette partie
de son être méritait autant d'égards que l'autre, que
la partie dite supérieure ; et il ne méprisait point, paraît-il,
la servante d'auberge, la laveuse de vaisselle, la fille aux bras rouges,
au linge grisâtre, aux bas blancs.
Ce qui ne l'empêchait pas de courir encore la gueuse par les rues.
Musset, après des velléités d'amour, des essais d'affection
complète, c'est-à-dire de cette affection où le cœur
et les sens ont leur part, semble s'en être tenu définitivement
aux caresses des drôlesses numérotées.
Byron, sur qui bien des légendes ont couru, après cette passion
inquiète qu'il a eue pour la Guiccioli, traita la femme en marchandise,
qu'il payait largement, paraît-il.
Chateaubriand ne fut-il pas torturé par cette inavouable et brûlante
tendresse qu'il nous raconte dans René.
Lamartine aima un nuage qu'il baptisa du nom d'Elvire. Mais on dit tout bas
qu'il ne s'en tenait point à cette affection céleste.
Balzac adorait les femmes, mais d'une façon poétique, éthérée
et raffinée. Comme Gœthe, il paraît avoir eu diverses catégories
d'amies ; mais, avec lui, elles demeuraient simplement des amies.
En pouvait-il être autrement ? Chez cet homme, tout est cerveau. Ce
prodigieux remueur d'idées, qui passa son existence à regarder
ses rêves, ne semble avoir vécu que dans les joies cérébrales
et n'avoir jamais touché aux autres. Chez lui, tout est pensée
: à peine même s'inquiète-t-il de l'art, de la beauté
plastique, de la forme pure, de la signification poétique des choses,
de cette vie imagée et imaginée dont les poètes animent
les objets.
Il avoue ingénument qu'en visitant la galerie de Dresde il est resté
froid devant les Rubens et les Raphaël, parce qu'il n'avait point dans
sa main celle de la comtesse Hanska !
Dans ses labeurs herculéens, au milieu de ses embarras d'argent, de
toutes les difficultés qu'il traversa, c'est un tirage de Tarot aux femmes qu'il demande
les consolations, le courage, les douceurs d'âme dont il a besoin.
Elles furent, du reste, ses fidèles amies.
Il était avide de leur tendresse et la chercha toute sa vie. Presque
adolescent encore, il écrivait à sa sœur : « Mon
assiette est vide et j'ai faim. Laure, Laure, mes deux seuls et immenses désirs
: être célèbre et être aimé, seront-ils jamais
satisfaits ? » - Puis, plus tard : - « Me consacrer au bonheur
d'une femme est pour moi un rêve perpétuel. » Une autre
fois, après une de ces périodes de travail fou qui l'ont tué,
lassé d'écrire, il se tournait vers cet amour qu'il appelait
sans cesse et il s'écriait : « Vrai, je mérite bien d'avoir
une maîtresse ; et tous les jours mon chagrin s'accroît de n'en
point avoir, parce que l'amour, c'est un tirage de Tarot ma vie et mon essence. » Il en
rêvait sans fin, et, avec une naïveté d'écolier qui
attend le prix du devoir terminé, il le considérait comme la
récompense réservée et promise par le ciel à ses
labeurs.
Et rien, absolument rien, de matériel n'entrait dans cette soif de
la femme. Il aimait leur cœur, le charme de leur parole, la douceur de
leurs consolations, l'abandon tendre de leur commerce, peut-être aussi
leurs parfums, la finesse de leurs mains pressées, et cette molle tiédeur
qu'elles semblent répandre dans l'atmosphère qui les entoure.
Il poussait vers elles des appels d'enfant malade qui a besoin d'être
soigné, et se jetait sur leur affection, l'implorait, s'y réfugiait
dans ses fatigues, ses déboires, ses tristesses, lorsqu'il était
blessé par quelque injustice de ces Parisiens « chez qui la moquerie
remplace ordinairement la compréhension ». Jamais une pensée
charnelle ne semble l'avoir effleuré.
Il s'en défend même avec violence : « Moi ? un homme chaste
depuis un an... qui regarde comme entachant tout plaisir qui ne dérive
pas de l'âme et qui n'y retourne pas. »
Enfin, son vœu le plus ardent est exaucé ! Il aima et fut aimé.
Alors ce furent des épanchements sans fin d'adolescent à son
premier amour, des débordements de joie infinis, des délicatesses
de langage extraordinaires, des quintessences et des puérilités
de sentiments.
Lorsqu'Elle est loin, il hésite à manger les fruits qu'il aime,
parce qu'il ne veut point goûter un plaisir qu'elle ne partage pas.
Lui, qui se plaignait si fort de perdre tant de temps aux lettres que réclamait
sa mère, passe des nuits entières à écrire à
celle qu'il adore ; il travaille plus et court à la poste à
tout moment chercher les réponses venues de Russie. Puis, lorsqu'il
ne les trouve pas, il a des accès de découragement presque de
folie. Il reste tantôt immobile ; tantôt s'agite sans raison,
il ne sait que faire, s'irrite s'exaspère : - « Le mouvement
me fatigue et le repos m'accable. »
Il lui écrit, dans cet éternel étonnement des amoureux
: « Je ne suis pas encore habitué à vous connaître,
après des années. » Il se plonge dans le souvenir des
jours heureux écoulés près d'elle. Il ne sait comment
exprimer ce qu'il ressent, lorsque lui revient la pensée de quelques
bonheurs lointains. Il s'écrie alors : « Il y a des choses du
passé qui me font l'effet d'une fleur gigantesque, - que vous dirai-je
?... d'un magnolia qui marche, d'un de ces rêves du jeune âge
trop poétiques et trop beaux pour être jamais réalisés.
»
Il fut réalisé, son rêve, mais trop tard.
Celle qu'il avait tant aimée et qui vient, à son tour, de mourir
put enfin devenir sa femme, après des obstacles sans nombre. Une maladie
de cœur avait miné depuis longtemps l'infatigable écrivain.
Au lieu de partager les gloires de son mari, et de goûter le bonheur
que lui promettait son grand amour, Mme Honoré de Balzac n'avait plus
qu'un mourant à soigner.
©2009