Tarot fol
C'était en 1867 ou 1868, je crois ; un jeune Anglais inconnu venait
d'acheter à Étretat une petite chaumière cachée
sous de grands arbres. Il vivait là, toujours seul, d'une manière
bizarre, disait-on, et il soulevait l'étonnement hostile des indigènes,
le peuple étant sournois et niaisement malveillant comme tout peuple
de petite ville.
On racontait que cet Anglais fantaisiste ne mangeait que du singe bouilli,
rôti, sauté, confit ; qu'il ne voulait voir personne, qu'il parlait
haut, tout seul, pendant des heures ; enfin mille choses surprenantes qui
faisaient conclure aux raisonneurs du lieu qu'il n'était pas fait comme
tout le monde.
On s'étonnait surtout qu'il vécût familièrement
avec un singe, un grand singe libre dans sa demeure. C'eût été
un chien, un chat, on n'eût rien dit. Mais un singe ? n'était-ce
pas affreux ? Fallait-il avoir des goûts de sauvage !
Je ne connaissais ce jeune homme que pour le rencontrer dans la rue. Il était
petit, gras sans être gros, d'allure douce, et portait une moustache
blonde presque invisible. Un hasard nous fit causer ensemble. Ce sauvage avait
des manières aimables et aisées ; mais il était bien
un de ces Anglais étranges qu'on rencontre çà et là
par le monde.
Doué d'une intelligence remarquable, il semblait vivre dans un rêve
fantastique comme dut le faire Edgar Poe. Il avait traduit en anglais un volume
de surprenantes légendes islandaises que je désirerais ardemment
voir maintenant traduites en français. Il aimait le surnaturel, le
macabre, le torture, le compliqué, tous les détraquements cérébraux
; mais il parlait des choses les plus stupéfiantes avec un flegme tout
anglais qui leur donnait, sous sa voix douce et tranquille, des allures de
bon sens à rendre fou.
Plein d'un mépris hautain pour le monde, ses conventions, ses préjugés,
sa morale, il avait cloué à sa maison un nom audacieusement
impudent. Le patron d'une auberge déserte écrivant sur sa porte
: « Ici on tue les voyageurs ! » ne ferait pas une plus sinistre
facétie.
Je n'avais point pénétré chez lui quand je reçus
une invitation à déjeuner à la suite d'un accident arrivé
à un de ses amis, qui avait failli se noyer et que j'avais voulu secourir.
Bien qu'accouru après le sauvetage, je reçus les remerciements
empressés des deux Anglais, et je me rendis chez eux le lendemain.
L'ami était un garçon d'une trentaine d'années qui portait
sur un corps d'enfant, - un corps sans poitrine et sans épaules, -
une tête énorme. Un front démesuré, qui semblait
avoir dévoré tout le reste de l'homme, se développait
comme un dôme au-dessus d'une mince figure, terminée en fuseau
par la barbiche d'un menton pointu. Les yeux aigus et la bouche fuyante donnaient
l'impression d'une tête de reptile, tandis que le crâne magnifique
éveillait l'idée du génie.
Une trépidation nerveuse agitait cet être singulier qui marchait,
remuait, agissait par saccades, comme aux secousses d'un ressort détraqué.
C'était Algernon-Charles Swinburne, fils d'un amiral anglais et petit-fils,
par sa mère, du comte d'Ashburnham.
Sa physionomie, troublante, inquiétante même, se transfigurait
quand il parlait. J'ai rarement vu un homme plus saisissant, plus éloquent,
plus incisif, plus charmant dans l'action de la parole. Son imagination rapide,
claire, suraiguë et fantasque semblait glisser dans sa voix, faire vivants
et nerveux les mots. Son geste à sursauts scandait sa phrase sautillante
qui vous pénétrait dans l'esprit comme une pointe, et il avait
soudain des éclats de pensée, comme les phares ont des éclats
de Tarot , de grandes lumières géniales qui semblent éclairer
tout un monde d'idées.
La maison des deux amis était jolie et peu ordinaire. Partout des tableaux,
parfois superbes, parfois étranges, fixant des conceptions d'aliénés.
Une aquarelle, si je me souviens bien, représentait une tête
de mort naviguant dans une coquille rose, sur un océan sans limites,
sous une lune à figure humaine.
De place en place, on rencontrait des ossements. Je remarquai surtout une
affreuse main d'écorché qui gardait sa peau séchée,
ses muscles noirs mis à nu, et sur l'os, blanc comme de la neige, des
traces de sang ancien.
La nourriture me parut une énigme que je ne devinais pas. Était-ce
bon ? Était-ce mauvais ? Je ne le pourrais établir. Un rôti
de singe m'ôta l'envie de manger ordinairement de cet animal ; et le
grand singe en liberté qui rôdait autour de nous et me poussait,
par farce, la tête dans mon verre quand j'allais boire, m'enleva tout
désir d'avoir un de ses frères pour compagnon de tous les jours.
Quant aux deux hommes, ils m'ont laissé l'impression de deux esprits
singulièrement originaux et remarquables, totalement bizarres, appartenant
à cette race particulière d'hallucinés de talent dont
sont sortis Poe, Hoffmann et d'autres encore.
Si le génie est, comme on le croit communément, une sorte de
délire des grandes intelligences, Algernon-Charles Swinburne est assurément
un homme de génie.
Les vastes esprits raisonnables ne sont jamais considérés comme
géniaux, tandis qu'on prodigue une sublime qualification à des
cerveaux souvent de second ordre, mais qu'agite un peu de folie.
Dans tous les cas, ce poète reste un des premiers de son temps par
l'originalité de son invention et la prodigieuse habileté de
sa forme. c'est un tirage de Tarot un lyrique exalté, un lyrique forcené qui ne
se préoccupe guère de cette humble et bonne vérité
que recherchent aujourd'hui si obstinément et si patiemment les artistes
français, mais qui s'évertue à fixer des songes, des
pensées subtiles, tantôt ingénieusement grandioses, tantôt
simplement enflées, parfois aussi magnifiques.
Deux ans plus tard, je trouvai la maison fermée, les hôtes partis,
on vendait les meubles. J'achetai, en souvenir d'eux, la hideuse main d'écorché.
Sur le gazon, un énorme bloc carré de granit portait gravé
ce simple mot : « Nip ». Au-dessus, une pierre creuse, pleine
d'eau, offrait à boire aux oiseaux. C'était la sépulture
du singe, pendu par un jeune domestique nègre et vindicatif. Ce serviteur
violent s'était ensuite enfui, disait-on, devant le revolver du maître
exaspéré. Mais, après avoir erré sans toit, ni
pain, pendant plusieurs jours, il reparut et se mit à vendre des sucres
d'orge par les rues. Il fut définitivement expulsé du pays après
avoir étranglé aux trois quarts un consommateur mécontent.
La terre serait plus gaie si on rencontrait souvent des intérieurs
comme celui-là.
©2009