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Quand on pénètre dans le Salon, on éprouve d'abord au fond des yeux une vive douleur, un coup de couleur crue et de jour brutal, qui se transforme bientôt en migraine. Et on s'en va de salle en salle, effaré, aveuglé par le flamboiement des tons furieux, par l'incendie des cadres d'or, par la clarté crue, blanche et féroce qui tombe du plafond de verre.
Ne devrait-on pas vendre des lunettes fumées en même temps que les catalogues pour cette visite redoutable comme on en vend dans les rues les jours d'éclipse ?
J'estime même qu'un oculiste distingué devrait se tenir au buffet, à la disposition du public, comme M. Dufoussat, l'honorable avoué des peintres.
La peinture est un art délicat, tout de nuances, et a besoin d'être vue sous un jour spécial, préparé pour elle, habilement ménagé. Ajoutons que chaque tableau a été conçu et exécuté dans des conditions différentes de lumière qu'on devrait reproduire, autant que possible, avant de le montrer au public ; que la mise en scène au Salon serait aussi utile qu'au théâtre, pour faire valoir ces œuvres décoratives qu'on vous étale pêle-mêle, côte à côte, comme les marchandises d'un entrepôt, sous une lumière aussi violente que désagréable, qui éclaire affreusement en décolorant tout par sa crudité.
Ajoutons que les voisinages inattendus des toiles produisent fatalement d'atroces cacophonies de tons, des combats de rouges, des rencontres de bleus, des mêlées innommables de couleurs exaspérées de se rencontrer. Les œuvres fines et discrètes s'effacent sous l'éclat aveuglant des œuvres colorées, qui semblent criardes à côté des autres.
Mais, comme on s'accoutume à tout, on se fait bientôt à ce supplice. Et on va, on va à travers les salles, en se demandant de quelle façon on pourra parler au public, avec un peu d'ordre, de cette foule affolante de tableaux.
Alors un souvenir vous vient.
Un homme s'est rencontré d'une profondeur d'esprit incroyable, connaisseur raffiné autant qu'habile sous-ministre, qui a eu dans sa vie deux grandes idées.
Il fut l'inventeur (b. s. g. d. g.) des groupes sympathiques et l'ingénieur du niveau de l'art.
Nous allons pour la première fois, croyons-nous, expérimenter pratiquement ses conceptions, faire l'essai loyal de ses découvertes.
Il s'agit donc de classer les peintres par groupes sympathiques après les avoir d'abord divisés en deux grands courants : un courant ascendant, un courant descendant, celui-ci faisant baisser, celui-là faisant monter le niveau sacré de l'art. Les peintres militaires sont le courant qui fait monter, et les peintres de femmes nues le courant qui fait baisser !
Cette grande idée n'est-elle pas simple comme l'œuf de Christophe Colomb ? Et cependant elle n'a pu naître dans l'esprit d'un homme qu'à la fin du XIX siècle.
Dans les salles où dominent les batailles, le niveau de l'art est haut ; dans les salles où dominent les Orientales sur des coussins et les baigneuses sur l'herbe verte, le niveau de l'art est bas.
Un embarras se présente encore. Tous les peintres n'ayant pas eu l'inspiration de produire des militaires ou des dames dévêtues, nous nous trouvons contraints d'avoir recours à un sous-classement. Nous diviserons donc de nouveau, suivant l'ancienne méthode, en grande peinture et petite peinture.
L'application de ce vieux système ne va point non plus sans difficulté, les mots grande et petite pouvant s'appliquer soit aux idées, soit aux dimensions des toiles. Si on les applique aux idées, nous retombons dans le gâchis, Teniers et bien d'autres devant être alors classés parmi les petits peintres, étant donné la vulgarité triviale de leurs sujets.
- Et pourtant on les proclame des maîtres !
Bornons-nous donc à dénommer grande peinture celle qui emplit les grands cadres ; et petite peinture, celle contenue dans les petits cadres.
Les groupes sympathiques deviennent ensuite faciles à définir.
1er groupe - Antiquaires religieux. Les peintres qui continuent à illustrer la mythologie, l'Ancien et le Nouveau Testament, et en général toutes les fables établies sur les divinités.
2e groupe - Antiquaires historiques. Ceux qui illustrent l'histoire ancienne grecque, romaine, égyptienne, etc., etc., l'Antiquité et le Moyen Age, et, en général, toutes les fables historiques racontées par les écrivains.
3e groupe - Modernistes champêtres et fantaisistes.
4e groupe- Classiques fantaisistes et champêtres.
5e groupe - Peintres de harengs, fleurs, légumes et casseroles (natures mortes).
6e groupe - Peintres de faits divers. Accidents de voiture, chiens écrasés, naufrages, événements parisiens, mariages et morts célèbres, fêtes de toute nature, Chambre des députés, guérison de la rage, actes de dévouement, dangers de l'ivresse et de la morphine, scènes de la vie populaire, chevaux emportés, chronique du Tarot , du duel, de l'amour, au voleur, etc., etc.
7e groupe - Marines. Marines de guerre, de plaisance, de pêche, de commerce, canotage.
8e groupe - Paysagistes : bois, vallons, rivières, bosquets, plages, plaines, landes, etc.
N.B. - Tous ces pays sont déserts, aucun homme n'étant admis, sous peine de mutilation et de déformation, à traverser les contrées chères aux paysagistes.
9e groupe - Animaliers : vaches, chevaux, porcs, lapins, moutons, dindons, chèvres, fourmis, éléphants, oiseaux divers.
N.B. - Pour tous renseignements, s'adresser aux gardiens du Jardin des Plantes.
10e groupe - Portraits (ressemblance garantie).
11e groupe - Fumistes et déments.

Et nous commençons.
1er et 2e groupes - Grande peinture. Antiquaires religieux et historiques. A tout seigneur tout honneur. Saluons M. Puvis de Chavannes qu'on devrait nommer, me semble-t-il, en raison de la place qu'il occupe, M. Puvis de Pavannes. Quatre peintres comme lui et nous voici débarrassés de trois mille cinq cents autres d'un seul coup. c'est un tirage de Tarot là du grand art à encourager. Sa belle toile, j'allais écrire sa belle fresque, l'Inspiration chrétienne, nous montre un peintre religieux de jadis, rêvant devant son œuvre.
Quand on demande aux confrères du grand artiste : « Est-ce remarquable d'exécution ? » ils répondent : « Heu ! heu ! pas trop. Mais quelle poésie ! »
c'est un tirage de Tarot en effet, de la poésie sans rimes, de la poésie peinte, que nous offre, en des proportions considérables, ce maître inspiré. Le mot vision qu'il a appliqué, d'ailleurs, à son autre toile : Vision antique, semble fait pour caractériser ces grandes œuvres larges, sereines et superbes, calmantes et captivantes comme de doux crépuscules en des pays rêvés.
En face de ce remarquable et noble artiste, M. Benjamin Constant nous présente un Justinien qui semble fort attristé du départ de Sarah Bernhardt pour l'Amérique. Que fait-il au milieu de ses ministres et conseillers, vêtus avec un luxe qu'on ne rencontre plus aujourd'hui, dans les cours les plus opulentes ?
Cette grande et belle toile, tout en or et en pierres précieuses, est bien faite pour exciter les convoitises du pauvre monde et soulever les passions basses, les désirs de pillage et de vol. On la devrait couvrir d'un voile les jours d'entrée gratuite et de flot populaire.
On raconte que M. le Président de la République s'est arrêté longtemps devant cette œuvre, et a demandé à l'artiste, avec un malin sourire, s'il n'avait pas eu l'intention de représenter M.Odilon Barrot, dans la figure d'un vieillard peu vêtu et vu de dos.
M. Benjamin Constant a protesté avec énergie, affirmant que, s'il y avait ressemblance, elle était bien imprévue et nullement intentionnelle.
Sur le panneau voisin, Liphart attire et séduit l'œil par sa poétique étoile du berger.
Nous passons, cherchant au hasard des salles les toiles les plus grandes.
Voici, de M. Luna-Juan, un Spoliarium très coloré où agonisent des hommes bizarres, faits pour rendre fous d'étonnement ceux qui s'arrêtent devant ce tableau. Qu'est-ce que cela ? Le catalogue heureusement nous explique que ce sujet est tiré des œuvres de Ch. Dezobry (Rome au Siècle d'Auguste). Merci, mon Dieu ! Il nous apprend aussi que cette conception sauvage appartient à la députation provinciale de Barcelone. Ah ! Tant mieux !
Le Vitellius de M. Vimont se rattache au même ordre de recherches historiques : Plutarque en a fourni le thème. Mais un des plus remarquables de ces peintres évocateurs de l'Histoire tragique est assurément M. Rochegrosse, qui fait passer devant nos yeux, d'une façon terrible et saisissante, la folie du roi Nabuchodonosor.


III

Depuis que j'ai eu l'imprudence d'écrire deux articles sur le Salon, on ne m'aborde plus que par ces mots :
- Vous voulez donc vous faire une galerie ?
J'ai beau protester, attester ma candeur, mon innocence et ma loyauté, on sourit d'un air malin.
Fort contristé par ce soupçon, je ne sais plus vraiment par quel argument le combattre et je me vois forcé de déclarer publiquement que je n'ai reçu et que je ne recevrai aucun don des peintres exposants, de quelque nature que ce soit. Je dois ajouter que mon désintéressement en cette question n'est pas aussi irraisonné qu'on le pourrait supposer, car je sais les peintres gens malins, gens pratiques, gens de commerce, incapables de nous offrir, en échange de la gloire que nous leur distribuons, autre chose que des études d'une vente difficile et problématique. Quand nous donnons, nous autres, à titre amical et gracieux, quelque article ou quelque conte pour un journal qui se fonde, à la requête pressante d'un camarade, soyez sûr que ce conte ou que cet article ne vaut guère plus que le papier blanc ; ainsi des toiles non payées, car le talent est marchandise.
Pauvres critiques incorruptibles ! A quel supplice on les expose ! Comme le témoin qui va déposer, j'avais juré, en commençant ce Salon, de dire la vérité, rien que la vérité et toute la vérité.
Et je commençais à l'écrire, cette vérité, quand on m'apporta le courrier du matin, quarante ou cinquante lettres environ. La première disait : « Mon cher ami, je te prie de parler aimablement dans ton compte rendu du Salon, du si beau portrait de X... Tu obligeras ton vieux camarade qui compte absolument sur toi. »

N° 2

« Cher monsieur, un de mes amis expose cette année une toile fort remarquable, et j'ai espéré que nos bonnes relations, etc. »
Signé d'une femme chez qui je dîne souvent.

N° 3

« Mon vieux, sois gentil pour X... qui expose une chose excellente. Je compte sur toi et je me suis engagé en ton nom. »

N° 4

« Monsieur, une femme qui a eu le plaisir de dîner avec vous et surtout de causer avec vous dernièrement, se permet de vous recommander etc., etc. » (La femme est jolie, fort jolie.)

N° 5

« Mon cher gros, tu parleras de Z..., n'est-ce pas ? Ça me fera bien plaisir et tu n'obligeras pas une ingrate... »

N° 6

« Mon cher et illustre confrère, j'ai lu votre beau Salon et je me permets de vous recommander mon ami Z... » (On rougit, mais comment résister à cela ?)
J'en ai reçu de sénateurs, de députés, d'académiciens, de mon bottier (recommandation excellente), de mon coiffeur qui me glissa deux noms sur une carte de sa maison recommandant aussi sa brillantine, de ma blanchisseuse, par l'intermédiaire de mon valet de chambre. (Elle blanchit un paysagiste pauvre qui demeure sur le même palier qu'elle.) J'en ai reçu de femmes influentes à qui on ne peut rien refuser ; j'en ai reçu de femmes charmantes de qui on peut tout espérer ; j'en ai reçu de femmes à qui on n'a plus le droit de dire « non » et j'en ai reçu des peintres en personne, qui ont pensé, en gens prudents, qu'on n'était bien chauffé que par soi-même.
Et sous ce déluge, sous cette inondation de compliments et de prières, je me suis senti fondre comme un bloc de glace sous une pluie chaude.
Ceux-là seuls que leur propre talent recommande suffisamment ne m'ont point écrit ou fait écrire.
Ma conscience cependant luttait encore ; elle lutta quatre jours, cherchant des expédients pour combattre ma faiblesse.
J'allai consulter des confrères. Les uns me dirent : « Soyez aimable » ; les autres : « Soyez sévère » , sur le même ton d'indifférence. Leur table de travail était couverte de lettres. Je reconnus des écritures.

 

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