Tarot lip
Je pensai aller trouver un ecclésiastique pour lui soumettre le cas.
Je m'adressai ensuite à un membre du jury et je lui dis : « Comment
faites-vous pour refuser un tableau recommandé ? » Il murmura
: « Je dégage ma responsabilité en accusant les autres
dans une lettre flatteuse. »
Je ne pouvais employer ce moyen. Alors je me décidai à prévenir
le public lui-même de ma situation, et à faire suivre des lettre
T.R. (très recommandé) les noms de ceux appuyés par des
femmes séduisantes, par la lettre R ceux recommandés par des
amis, des académiciens, des sénateurs, députés
ou fournisseurs utiles, par un petit r ceux qui s'étaient recommandés
eux-mêmes, par N.R. les huit ou dix dont on ne m'avait rien dit.
Je songeai encore à ne désigner que par les numéros des
toiles ceux qui n'auraient pas essayé de me faire corrompre. C'était
trop dur pour le mérite modeste de ces artistes.
Mais je m'aperçus qu'il y aurait bientôt plus de noms sur mon
calepin que je n'en trouvais sur le catalogue. On me faisait même protéger
les refusés !
Alors, je cédai, emporté par le flot des lettres. Ma conscience
sapée par des espérances inavouables, troublée par des
sourires, affaiblie par la lutte, séduite par des souvenirs de bons
dîners, s'écroula. Je demande pardon à mes confrères
inaccessibles aux sollicitations, aux prières, aux flatteries ! Qu'ils
me jettent la première pierre ! Je suis un critique perdu, un critique
corrompu, le seul critique corrompu ; oui, le seul, le seul ! Tous les autres
sont demeurés intègres ! Pardon ! Pardon !
Donc nous allons maintenant parler des peintres recommandés, avec une
certaine sévérité, pour ne pas trop les désigner
au public.
Nous y mêlerons par moitié environ les peintres non recommandés,
sans aucune désignation spéciale. Nous garantissons d'ailleurs
le talent des uns et des autres car nous ne voudrions, sous aucun prétexte,
tromper nos bienveillants lecteurs.
1er et 2e groupes (suite) - Grande peinture. - Du maître qui s'appelle
Humbert, deux grandes compositions très remarquables qui pourraient
porter pour titre celui de Musset : Il faut que les portes soient ouvertes
ou fermées. Elles sont fermées, malheureusement. De Chartran,
un délicieux mariage dans les nuages.
De Lagarde, un beau panneau décoratif. Un autre de M. Baudouin.
M. Casanova y Estorach nous montre un repas de cors. (Demandez le coricide
Estorach, celui dont se servit le roi Ferdinand III pour débarrasser,
sans douleur, vingt-quatre pieds de leurs durillons, oignons, œils-de-perdrix,
etc.)
M. Ferry (Jules) rêva longtemps, le jour du vernissage, devant La Prise
de Sontay, au Tonkin, par M. Castellani, comme on rêve devant un tombeau.
3e groupe- Modernistes, fantaisistes et champêtres.
Commençons par les nudités. Salut à la Femme masquée
de Gervex. Rien de plus délicieux pour l'œil que cette toile.
Est-ce un modèle qui a posé cette charmante et troublante coquette
? Est-ce une amie du peintre ? That is the question. Que fait-elle ? Qu'attend-elle
? Sort-elle ou rentre-t-elle ? Quel joli mystère dans ce tableau qu'une
jeune femme, l'autre jour, appelait, je ne sais pourquoi : « Entre chat
et loup » !
De Roll, un dos nu de femme dans la verdure. On a envie de crier : «
Psitt ! » pour faire retourner cette belle personne, si puissamment
peinte qu'elle semble vivante.
Je ne suis pas curieux, mais je voudrais bien savoir où M. Henner a
rencontré la baigneuse, le bois et l'étang qu'il nous rapporte
tous les ans, comme pour nous dire : « Hein ! vous n'en avez jamais
vu comme ça ! »
Non, Monsieur Henner, jamais, jamais, jamais, jamais ! et pourtant nous en
avons vu, mais pas comme ça.
Sous ce titre : En Arcadie, M. Harrison fait danser sous des saules, sur une
herbe tendre trempée de lumière, des femmes nues et grasses,
en plein soleil. Ah ! celles-là, par exemple, on les voudrait voir
! Pourquoi placer en l'air cet exquis tableau, comme il en est peu dans le
Salon !
Et toujours dans l'herbe, deux autres femmes aussi mies encore que ravissantes,
sur deux toiles de MM. Raphaël Collin et Lahaye. Où diable M.
Henner a-t-il donc vu la sienne ? Toutes celles-là, qui sont fort bien,
ne lui ressemblent pas, mais pas du tout.
Tiens ! quelle drôle d'île ! Trois belles filles, sans un voile,
sans même une feuille, debout sur la rive, lèvent les bras et
appellent un navire qui passe : « Hé ! hé ! joli navire,
arrivez donc ! » Pas un agent des mœurs à l'horizon ; et
elles s'en donnent, les gaillardes : « Arrivez donc, joli navire ! »
Et il arrive ! il arrive !
M. Berthault nomme des sirènes ces trois effrontées qui ont
rendu rouge comme un coq le digne magistrat du cadre voisin, peint par M.
Ferry (Georges) et qui assiste, en grande tenue de la Cour de cassation, à
cette scène impudique et révoltante. On n'aurait pas dû
laisser un magistrat dans le voisinage de ces écumeuses de mer !
IV
3e et 4e groupes sympathiques - Classiques et modernistes. - Champêtres
et fantaisistes (suite).
Chaque fois que je retourne au Salon, un étonnement me saisit devant
les paysanneries. Et ils sont innombrables aujourd'hui, les paysans. Ils ont
remplacé les Vénus et les Amours que, seul, M. Bouguereau continue
à préparer avec de la crème rose.
Ils bêchent, ils sèment, ils labourent, ils hersent, ils fauchent,
ils regardent même passer des ballons, les jolis paysans peints. Et
je me disais devant chacun d'eux : « Où diable ai-je vu ce gaillard-là
? Mais je le connais, je ne connais même que lui, je l'ai rencontré
cent fois ! » Et j'allais de salle en salle, examinant avec souci, avec
une inquiétude grandissante, tous ces travailleurs de la terre. Je
les considérais, troublé comme on l'est devant les masques,
devant les déguisements de bal d'Opéra, trompé par les
blouses et par les bêches.
Et voilà que, tout à coup, je les ai reconnus l'autre jour.
Ah ! mes farceurs, je vous tiens ! Vous êtes les guerriers grecs et
les guerriers romains que les papas de vos peintres peignaient pour nos papas
à nous. Oh ! vieux malins, vieux ficeleurs, vieux retapeurs d'antiques,
vous avez enterré vos casques, vos boucliers et vos glaives, vous avez
mis des bonnets de coton et des sabots pour me tromper ; mais j'ai reconnu
vos bonnes têtes de modèles soignées, brossées
et rasées, mes gueux ! Vous cachez dans vos vieilles culottes à
pièces la jambe qui se tendait pour lancer le javelot. Et dans quatre
ans vous reviendrez sous des accoutrements d'ouvriers, mes camarades ! car
nous allons à l'ouvrier maintenant ; nous allons au forgeron, au mineur,
au travailleur des grandes usines. Dans quatre ans, nous ne verrons pas plus
de paysans qu'il n'y a, aujourd'hui, de guerriers grecs ; mais nous aurons
les grandes industries : fonderie - métallurgie - verrerie toiles et
prélarts - corderie, etc., etc. Et voilà ce qu'on nomme l'art
moderne, le progrès, la marche en avant des vieux-jeunes modèles
et d'un magasin de costumes !
Adieu le paysan ! vive l'ouvrier !
Une - deux - trois !
Dans la note vraiment moderne et nouvelle, quelques toiles se distinguent
tout à fait :
La Salle des Filles au Dépôt, de Jean Béraud, le plus
charmant des fantaisistes ;
Avant la Fête, de M. Kuehl ;
Une vieille qui file, de M. Gray ;
Un Réfectoire de Femmes, de M. Hubert ;
Une Paysanne rêvant, de M. Perret ;
Le Barbier de Village, de M. Brispot ;
Une Rue à Pont-de-l'Arche, de M. Baillet ;
Une grande et belle composition de M. Halkett, intitulée : Dans la
Sapinière, et qui devrait plutôt être baptisée :
Dans les Flûtes ;
Les bizarres et séduisantes fantaisies de M. Ary Renan ;
Le Vercingétorix de M. Motte, d'un grand effet ; et, parmi les classiques
célèbres, citons M. Boulanger qui nous apporte deux belles œuvres.
5e groupe sympathique - Peintres de harengs, fleurs, légumes, casseroles.
MM. Rousseau (Philippe) et Vollon font preuve, depuis des temps qui seront
bientôt préhistoriques, d'une obstination inébranlable,
d'un talent hors ligne d'ailleurs et d'une imagination inépuisable
dans la découverte des ustensiles de ménage.
Voici, sauf quelques erreurs, les dates et les sujets de leurs principales
expositions :
1789 (année de la Révolution française) - Rousseau
(Philippe) - Un fromage.
1789 - Vollon - Un chaudron.
1815 - Vollon - Deux fromages.
1815 - Rousseau (Philippe) - Deux chaudrons.
1830 - Rousseau (Philippe) - Œufs sur le plat.
1830 - Vollon - Poteries et Fromages.
1840 - Vollon - Le Plat aux neufs.
1840 - Rousseau (Philippe) - Le Pot au lait.
1865 - Vollon - Harengs et Poteries.
1865 - Rousseau (Philippe) - La Bassine aux confitures.
1869 - Rousseau (Philippe) - Fromages et Fraises.
1869 - Vollon - Le Saladier de fraises.
1875 - Rousseau (Philippe) - Bocal de prunes.
1875 - Vollon - Poissons et Primeurs.
1878 - Rousseau (Philippe)- La Bassinoire.
1878 - Vollon - La Bassinoire.
Et enfin, pour changer, M. Vollon nous donne, en 1886, des poteries ;
Et M. Rousseau (Philippe) des fromages et le bocal d'abricots.
(Bis repetita placent.)
Avec un talent tout à fait remarquable, un nouveau venu s'engage dans
cette peinture de comestibles. Les deux toiles de M. Zakarian sont (si j'ose
m'exprimer pour une fois en argot de critique d'art) des pages de cuisine
de premier ordre. De même, les fort belles fleurs de M. Schuller, intitulées
Automne, sont aussi des pages, ou plutôt des feuilles d'automne de grand
mérite.
6e groupe sympathique - Peintres de faits divers.
Commençons par les illustres. M. Gérôme nous montre les
obélisques du désert atteints de la rougeole, et le sphinx contemplant
Napoléon. Cette dernière composition porte comme sous-titres
: « Maximus et Minimus » et « le plus grand des deux n'est
pas celui qu'on pense ».
M. Vibert, touché des faveurs de l'Amérique, les reconnaît
en exposant un homard à l'américaine, d'un esprit très
espagnol.
M. Moyse nous émeut par une peinture intitulée Les Verges et
qui représente, nous a-t-il semblé, un frère ignorantin
fessant un petit garçon (nous aurons sans doute la seconde partie l'an
prochain). Ce tableau doit être acheté par le Ministère
de l'instruction publique, qui se propose de l'offrir au Conseil municipal.
Dans la salle où triomphe M. Protais avec un admirable champ de bataille
où tous les morts dorment sous la lune, on a réuni, sous l'influence
sans doute de ce maure tableau, tant d'expirants et d'expirés, qu'on
le pourrait dénommer la Morgue.
Ailleurs, M. Luigi Loir a peint un « Cherchez le train » d'une
vérité et d'un talent délicieux. Le train passe sous
une place de Paris, couverte de monde et de voitures. Seule la fumée
répandue sur la foule, légère et ondulant comme un nuage,
panache blanc et transparent qui flotte, révèle l'invisible
convoi.
De M. Gueldry, un remarquable, très remarquable atelier de Décapage
des métaux.
Deux charmantes compositions de M. Pierre Mousset : Le Nid et le Repos.
M. Deschamps nous raconte avec son pinceau l'histoire d'une pauvre folle qui
tient dans ses bras un petit lapin coiffé d'un bonnet d'enfant, touchante
image de la perfidie masculine, des odieux procédés dont les
hommes ont usé envers cette jeune fille.
Ne devrait-on pas intituler cela : le Dernier Lapin, comme Neuville avait
intitulé son célèbre tableau : La Dernière Cartouche
?
M. Marec expose une querelle de ménage dans le peuple, vraie scène
de l'Assommoir, d'un effet saisissant et d'une beauté incontestable.
De M. Marius Michel, deux charmantes toiles très modernes.
M. Moreau de Tours, sous ce titre : La Morphine, nous donne sans doute la
première illustration moralisatrice destinée au savant ouvrage
des docteurs Bourneville et Bricos, d'où est tiré son sujet.
M. Jadin nous montre, avec son talent habituel, des Braconniers dérangés
par une ronde de nuit.
7e groupe - Marines.
1° Marines de guerre.
M. Couturier, dans une toile d'une propreté admirable, enseigne aux
foules comment sont nettoyés, brossés et lavés les bâtiments
de l'État.
Saluons la galère royale de M. Delort.
2° Marines de pêche.
Un délicieux tableau de M. Maurice Courant, un départ pour la
pêche sous un ciel clair. Jusqu'à l'horizon s'en vont les barques,
penchant un peu leurs voiles, pareilles à un vol d'oiseaux.
M. Kroyer nous montre aussi, avec un talent puissant et neuf, un Départ
pour la Pêche au clair de lune.
De M. Petitjean : l'Estacade d'Ostende, marine de commerce.
Une fort belle toile de M. Flameng : Sur la Tamise.
Une autre Tamise, de M. Vail.
8e groupe - Paysagistes.
Le sujet représente une plaine, une vallée, une chaumière,
une plage, des arbres, des récoltes.
Saluons les maîtres incontestés : d'abord Harpignies ; Guillemet,
avec un fort beau Hameau de Landemer ; Heilbuth, avec Villégiatures
et Bords de la Seine ; Damoye, avec un Soleil couchant dans les Marais du
Nord et la Mer à Quiberon.
Parmi ceux qui arrivent au premier rang : L. Le Poittevin, avec un vallon
plein de fougères rousses, d'une rare puissance ; R. Billotte, avec
un effet de soir sur un hameau, d'un charme exquis et pénétrant
; M. Nozal, dont le nom est fait ; M. Berthon, un des plus sincères
et des plus parfaits.
M. Olive expose deux paysages-marines, d'une originalité bien personnelle
et bien remarquable. M. Charnay évoque, dans une toile charmante, toute
la grâce de l'automne encore fleuri. Cela s'appelle : la Terrasse aux
Chrysanthèmes du Château de Gasthellier.
Les paysans agenouillés, de M. Marion, annoncent un peintre de grand
tempérament ; Le Reposoir, de M. Minet, est d'une vérité
et d'une fraîcheur remarquables. Quelle jolie mare, celle de M. Tanzi
! Une petite charrue abandonnée est peinte avec grand talent par M.
Wistin.
Charmants, les Pêcheurs de rivière de M. Yon et les deux paysages
de M. Tauzin.
©2009