Tarot soleil
Et puis, qu'est-ce que veulent dire ces amitiés de peuple à
peuple, cette blague antique qui sert toujours aux gouvernements malins ?
Du moment que vous avez un mur mitoyen qui vous sépare de votre meilleur
ami, cet homme pourra demain devenir votre ennemi mortel si votre bonne a
jeté un trognon de chou par-dessus ce mur. L'amitié ne tient
pas plus que ça. Du moment qu'une frontière commune existe entre
deux peuples, entre deux êtres collectifs dont les sentiments sont des
courants d'opinion venus des chefs de file, il n'y a ni amitié, ni
reconnaissance, ni dévouement, ni générosité,
ni rien, rien, qui tienne, quand le chauvinisme est mis en mouvement par un
intrigant quelconque. Nous a-t-on balancés, depuis un mois, avec cette
amitié des peuples !
Une autre balançoire dont le mouvement s'arrête, heureusement,
est la campagne des Kroumirs. Il ne s'agit point, ici, de la portée
ni des résultats politiques de cette expédition, mais de son
retentissement dans les esprits.
Morbleu ! sommes-nous assez partis en guerre ? Les journaux, depuis six semaines,
sont pleins de dépêches héroïques ; les reporters
eux-mêmes étaient mis en campagne, la plume d'une main, le revolver
de l'autre. On savait le nombre des bataillons pris à tous les coins
de la France, noms des officiers, l'âge des colonels et la longueur
de leurs éperons. On vendait des cartes du Pays kroumir que personne
ne connaît ; et, chaque soir, les dernières nouvelles disaient
la marche des troupes, les dangers à courir, l'état sanitaire,
la situation de l'ennemi, le dénombrement de ses forces ; quinze mille
burnous, suivant les uns ; vingt mille, suivant les autres.
On vantait la prudence des généraux qui s'avançaient
si lentement en ce pays hérissé de dangers inconnus. Une ville
redoutable ouvre ses portes, bravo ! Mais, là-haut, au sommet des montagnes,
on regardait avec des lorgnettes la situation inexpugnable de Sidi-Abdallah.
Enfin, on se décide à tenter l'assaut. Les bataillons s'ébranlent,
grimpent des rochers à pic, fouillent les ravins, sondent les buissons,
enragés de ne rencontrer personne. Un général marche
en tête, bravement cherchant la gloire et le danger. On monte, on monte
encore, on monte toujours : pas plus de Kroumirs que sur la main. Voici le
faîte. Le général y parvient le premier, en hardi soldat,
et il trouve en face de lui... un vieil abruti de Kroumir qui devait chantonner
dans sa barbe blanche :
Allah ! Tralala !
Les voilà,
Ces bons Français-là !
Et la campagne est terminée !!! Enfin, ce qui n'empêcha point
les journaux du soir d'annoncer pompeusement, en tête de leurs colonnes
: l'Assaut et la prise du fameux marabout de Djebel-ben-Abdallah.
Voyons, ne valait-il pas mieux se taire, laisser les généraux
pousser leur besogne, accomplir leur mission, terminer tranquillement cette
petite campagne d'été, pas méchante, mais indispensable,
dit-on, politiquement parlant, sans faire ce bruit ridicule autour de cette
guerre infime ? Mais voilà : nous avons mis en mouvement la balançoire
guerrière.
Une autre balançoire locale, annuelle, et terriblement fastidieuse
est celle du Salon de peinture.
Ils sont un tas de gens qui s'intitulent critiques, et qui, au nom de principes
d'arts qu'ils déclarent infaillibles, éternels, immuables, pondent
en ce moment des articles aussi ennuyeux que longs sur un tas d'autres gens
s'intitulant artistes-peintres, et reproduisant à ce titre, depuis
des temps indéfinis, tous les ans, avec les mêmes couleurs, la
même manière et la même médiocrité, les mêmes
tableaux qu'on accroche dans le même bâtiment, et devant lesquels
défile pendant un mois le même public, qui répète
sans fin les mêmes choses avec la même suffisance (ou plutôt
insuffisance).
Comme à toute règle il est des exceptions, il faut excepter,
bien entendu, quelques critiques vraiment instruits et quelques peintres vraiment
forts.
Mais il en est du Salon comme de la campagne des Kroumirs. Tout Paris s'ébranle
discute, pérore, écrit, visite, contemple cette armée
de toiles avec de la couleur dessus et, en fin de compte, découvre
deux ou trois tableaux originaux exactement comme le général
a découvert son vieux Kroumir au sommet de sa montagne.
Ainsi que tout le monde, j'ai visité le Salon : mais convaincu que
je n'y ferais aucune trouvaille de valeur, je me suis bien gardé de
contempler les murs ; j'ai regardé les visiteurs, et surtout les visiteuses.
Elles sont si charmantes, les Parisiennes, avec leur livret à la main,
leur air grave, sérieusement préoccupé, leurs mines affairées,
leurs petites moues méprisantes et leurs sourires approbatifs.
Oh ! être peintre ! quel rêve ! peintre aimé des dames
! faire de la peinture élégante, amusante, à la mode
! et vous voir sourire devant mes toiles, ô Parisiennes !
J'ai suivi les plus jolies de salle en salle, étudiant leurs goûts,
écoutant indiscrètement leurs opinions, sans les partager jamais,
il est vrai, mais extasié devant la grâce féminine.
Rien de plus drôle, du reste, que d'observer tout un après-midi
les physionomies diverses des visiteurs du Salon.
On y voit des familles honnêtes et bornées : le père,
la mère, une parente et la jeune fille, une demoiselle de seize ans
qui apprend le dessin depuis trois mois, et, à ce titre, guide le jugement
de la compagnie.
©2009