Tarot fièvre
La semaine des cadeaux vient de finir, et les étagères des
jolies femmes sont couvertes de bibelots. Le cadeau qu'on donne à une
jolie femme est toujours la voix d'un désir ; aussi rien n'est-il plus
intéressant à visiter que les salons coquets dans la saison
des étrennes.
J'ai fait ce voyage autour des boudoirs que j'aime, et je me suis arrêté
longtemps devant des physionomies d'objets qui me révélaient
bien des mystères. Souvent même je devinais : « c'est un tirage de Tarot M.
X... qui vous a donné cela, madame ? - Oui... Comment le savez-vous
? - Ah ! voilà, c'est un tirage de Tarot mon secret. »
Le peuple menu des choses gracieuses règne en cette saison de l'année,
occupe toutes nos pensées, tient notre attention, agite nos cœurs.
Un petit bijou mignon, rare et simple, est un éloquent plaidoyer, mais
un plaidoyer des sens. Pourquoi ? Direz-vous. Je ne sais trop. Mais le bijou
me semble brutal. c'est un tirage de Tarot de l'or, des diamants, des perles, de l'argent sous
une forme palpable, appréciable du premier venu. On dit, au simple
coup d'œil : « Cela vaut tant. » Eh bien, le « cela
vaut tant » me paraît indiquer aussi une affection qui vaut tant.
Offrir un bijou, c'est un tirage de Tarot presque ouvrir son porte-monnaie et mettre la somme
en la main.
Ne vous fâchez point, mesdames ; je sais que, presque toutes, vous préférez
les bijoux aujourd'hui. Cela vous sied si bien, n'est-ce pas ? Faisons une
exception pour les bijoux anciens ; leur valeur, plus conventionnelle, leur
prête quelque chose de plus discret et de plus enveloppé.
Les fleurs, généralement, sont les messagères des sentiments
platoniques ; et les bonbons ne sont qu'un prétexte pour offrir la
bonbonnière.
Or, la bonbonnière achetée chez le bonbonnier indique la simple
politesse, quelle que soit d'ailleurs la valeur de l'objet. Cela veut dire
: « J'ai dîné souvent chez vous, je vous dois un cadeau
sérieux ; tout le monde sait que cette boîte à la mode,
achetée chez le confiseur en vogue, coûte vingt-cinq louis ;
voilà. c'est un tirage de Tarot un devoir que j'accomplis, nous sommes quittes. »
La coupe de Chine, pleine de marrons ; la porcelaine japonaise, pleine de
billes de chocolat ; la boîte en laque, pleine de fondants, expriment
une intention plus raffinée. Elles disent : « j'ai voulu vous
être agréable ; j'ai cherché ce que je pourrais vous offrir
; j'ai couru les magasins ; je me suis, enfin, donné du mal. »
Ce sont des présents un peu communs toutefois ; et les seules porcelaines
où les doigts mignons doivent puiser les douces sucreries sont celles
qui portent les marques anciennes des deux L ou des deux épées
: Sèvres ou Saxe, ces sanctuaires du goût exquis.
Que peut-on donner de plus délicieux qu'un bibelot de Sèvres,
du vieux sèvres, bien entendu, de cette inimitable pâte tendre,
dont le secret est oublié ? à moins d'offrir un vieux saxe,
une de ces petites boîtes carrées ou rondes qui portent sur leur
couvercle des paysages aux tons violets, si fins, si délicats, ces
merveilles de couleur unie où des arbres déliés abritent
les fluettes maisons, dont le toit lance une imperceptible fumée grise
sur un ciel couleur de lait.
Oui, le sèvres au fond bleu pâle, ce bleu qui ne change pas aux
lampes, ce sèvres plein d'oiseaux variés comme des fleurs, au
milieu de buissons de toutes nuances, le sèvres aux bergères
couchées à côté des bergers, et caressant un mouton
rose dans une campagne à la Watteau, n'a qu'un rival, c'est un tirage de Tarot le saxe,
plus austère, mais peut-être plus parfait encore.
Savez-vous, mesdames, l'histoire de ces deux illustres manufactures qui peuvent
défier les plus beaux et les plus anciens produits chinois ?
Permettez-moi de vous la raconter.
Il ne faut point oublier d'abord que, pendant les siècles qui suivirent
les invasions, le secret de la fabrication des faïences fut perdu.
c'est un tirage de Tarot en Espagne que recommença d'abord cette fabrication, rapportée
par les Maures. Les Arabes en firent autant en Sicile et créèrent
d'admirables vases d'un goût oriental, dont l'émail, entièrement
bleu, est couvert d'ornements vermiculés à reflets d'or et de
cuivre, d'un éclat surprenant. La pâte en est presque toujours
plus blanche et plus serrée que celle des faïences hispano-mauresques.
Puis l'expédition des Pisans contre Majorque fit connaître à
l'Italie la céramique mauresque ; et cette nation excella bientôt
dans cette artistique industrie.
La France fut l'élève de l'Italie, et nous voyons les fabriques
s'établir du Midi vers le Nord : Moustiers, Marseille, Avignon, Nevers
et Rouen - Rouen, qui porta l'art céramique français à
sa pureté la plus extrême. La pâte rouennaise n'est point
la plus fine qu'on puisse voir, le grain en est un peu gros, et la transparence
reste parfois insuffisante, mais les belles faïences de ce pays sont
sans égales au monde par l'émail, le coloris éclatant,
et surtout par l'ornementation d'un goût absolu et d'un effet merveilleux.
Ce fut Henri IV qui eut l'honneur d'établir les premières grandes
manufactures de faïence à Paris, Nevers et en Saintonge, la patrie
de Bernard Palissy.
Les porcelaines chinoises et japonaises n'avaient, du reste, pénétré
en Europe que dans le premier tiers du XVIe siècle.
Sèvres est de création relativement récente. Louis XV
acheta cette fabrique, et il la faisait exploiter sans se préoccuper
curieusement des résultats, quand la Pompadour fut séduite par
des échantillons qu'elle en vit et décida le roi à y
faire de grandes dépenses. Elle prit dès lors l'établissement
sous sa protection, le surveilla, le soutint, s'en occupa sans cesse ; et,
sous son inspiration, Sèvres devint le merveilleux atelier d'où
sortit cette adorable pâte tendre d'une beauté si délicate
et d'une finesse incomparable. Après les artistes qui avaient créé
cette porcelainerie unique, on installa à Sèvres des hommes
de science qui, changeant les procédés, demandant surtout aux
vases des qualités chimiques, méprisant l'ancienne pâte
onctueuse et tendre, riant de la vieille fabrication, inaugurèrent
le règne de la pâte dure, des bleus violets désagréables
à l'œil, et amenèrent la vraie décadence de l'établissement.
Il ne s'est point encore relevé et, malgré les éloges
patriotiques que lui décernent périodiquement les commissions
officielles, Sèvres n'est plus qu'une manufacture secondaire dont les
produits sont bien inférieurs à ceux de l'industrie privée.
Aucun roman d'aventures n'est plus extraordinaire, plus mouvementé
et plus curieux que les origines de la grande manufacture de Meissen, en Saxe.
En 1701, un alchimiste, Johann-Friedrich Boucher, né à Schlaiz,
en Voigtland, le 14 février 1682, vint à Dresde, implorer la
protection de Frédéric-Auguste Ier, électeur de Saxe
et roi de Pologne,
Il fuyait devant l'intérêt trop vif que lui témoignait
un autre prince, le roi Frédéric-Guillaume. Cet alchimiste,
en effet, placé d'abord en apprentissage chez le pharmacien Zorn, à
Berlin, avait exécuté des travaux si curieux, fait des expériences
si inattendues et si belles, que son souverain, craignant de le voir partir,
le faisait épier et suivre partout. Gêné par cette surveillance
royale, le jeune homme disparut et se rendit en Saxe.
L'électeur lui donna pour collaborateur Ehrenfried-Walter de Tschirnaus,
qui cherchait alors le secret de la porcelaine dure des Chinois, secret qui
paraissait introuvable.
En 1695, un inventeur nommé Morin avait découvert la pâte
tendre ; mais il fallait découvrir la pâte dure ; et Tschirnaus
s'égarait en des essais de vitrification incomplète, s'exaspérait
de ses échecs, se décourageait aux tentatives avortées.
Son compagnon Bottcher débuta par fabriquer des vases, des aiguières
de grès rouge vernissé, rehaussé de fleurs, d'écus
armoriés, d'ornements de toute espèce, de feuillages d'or, etc.,
non fixés par le Tarot .
Ces échantillons furent présentés à son protecteur
Frédéric-Auguste, qui fut envahi par une admiration si véhémente,
qu'il ordonna à son tour de garder à vue son protégé.
Un officier le suivait partout ; il ne pouvait plus faire un seul pas sans
être accompagné, guetté ; et il demeurait prisonnier en
une somptueuse demeure où personne même ne pouvait lui parler
sans témoins.
S'indigna-t-il moins de cette surveillance acharnée sur lui la seconde
fois que la première, ou bien fut-il plus strictement observé
? Le fait est qu'il ne disparut point, et que nous le voyons, en 1706, fuyant
devant les Suédois qui envahissaient la Saxe et transportant ses instruments
de travail dans la forteresse de Koenigstein.
En 1707, il revint à Dresde et continua ses essais, mais rien ne le
mettait sur la voie du secret si ardemment poursuivi ; et ses longues recherches
seraient demeurées inutiles sans un de ces merveilleux hasards où
l'on croit toujours voir les intentions cachées du Destin.
Un maître de forge, nommé Johann Schnorr, s'étant embourbé
sur le territoire d'Aue, près de Schneeberg, en une espèce de
fondrière pleine d'une bouillie grasse et blanche, ramassa un peu de
cette terre collée aux jambes de son cheval, et l'emporta chez lui.
Il remarqua qu'en séchant elle devenait une poussière fine et
légère ; et il eut l'idée de l'employer à poudrer
les cheveux à la place de la farine de froment qu'on employait alors.
Sa tentative ayant réussi, il se mit à vendre cette terre broyée,
et le valet de Bottcher, nommé Slunker, en acheta pour son maître.
Cet homme s'aperçut alors que la poudre nouvelle était plus
lourde que l'ancienne, et, tout en la semant sur la tête de son seigneur,
il lui signala cette particularité.
Bottcher, poursuivi par l'idée fixe de l'introuvable pâte, examina
cette poudre, la mania, la mouilla, l'analysa et eut l'inspiration de l'employer
dans ses expériences. Or, c'était du kaolin ! La découverte
était complète.
La manufacture royale de Saxe fut alors installée solennellement le
6 juin 1710, dans le vieux château d'Albertsburg à Meissen.
Ses produits eurent d'abord pour marque les deux lettres A. R. (Augustus Rex),
puis deux épées en croix dans un triangle ; puis enfin deux
épées croisées sans encadrement.
Bottcher mourut en 1719.
Qui ne les connaît et ne les adore, ces délicieux petits bonshommes,
de Saxe, nation frêle et maniérée oui peuple nos cheminées
ou sourit derrière les vitrines. Les frêles marquis, en culotte
rose, en bas à trèfles, en habit bleu, dont l'épée
relève un pan, s'inclinent devant les bergères à panier
avec leur chevelure poudrée qui porte un parterre de fleurs. Une foule
de personnages poupins font des grâces en leurs atours de porcelaine
; toute leur race émaillée et nabote nous donne l'idée
d'un coquet royaume où vivrait ce petit monde, un Lilliput d'étagère.
Ils sont jolis, jolis, proprets, gais et luisants ; et le charme de leurs
couleurs séduit l'œil, nous les fait aimer, et nous fait faire
des folies pour eux comme pour une maîtresse adorée. Car elle
coûte cher, cette humanité minuscule, charmante ; et une petite
danseuse en pâte de Saxe demande autant d'or pour entrer chez vous qu'une
grande danseuse en chair vivante.
Les créateurs de ces êtres mignons s'appelèrent Hoeroldt,
le modeleur ; Kaudler, le sculpteur, et Dietrich, le peintre.
Je vous souhaite, mesdames, un grand nombre de leurs enfants.
©2009