Tirage de Tarot en Vidéo
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Et le vieil Oriol s'arrêta en face du vieux vagabond, l'esprit frappé
par une idée encore confuse, car les conceptions étaient lentes
dans sa tête carrée d'Auvergnat.
Il lui dit bonjour ; l'autre répondit bonjour. Puis ils parlèrent
du temps, de la vigne fleurie, de deux ou trois choses encore ; mais comme
Colosse avait pris de l'avance, son père le rejoignit à grands
pas.
Leur source coulait toujours, claire maintenant, et tout le fond du trou était
rouge, d'un beau rouge foncé, venu d'un abondant dépôt
de fer.
Les deux hommes se regardèrent souriants, puis ils se mirent à
nettoyer les alentours, à enlever les pierres, dont ils firent un tas.
Et ayant trouvé les derniers débris du chien mort, ils les enterrèrent
en plaisantant. Mais soudain le vieil Oriol laissa tomber sa bêche.
Un pli malin de joie et de triomphe rida les coins de sa lèvre plate
et les bords de son oeil sournois ; et il dit au fils : "Viens-t'en,
pour voir." L'autre obéit ; ils regagnèrent la route et
revinrent sur leurs pas. Le père Clovis chauffait toujours au soleil
ses membres et ses béquilles.
Oriol, s'arrêtant en face de lui, demanda :
"Veux-tu gagner une pièche de chent francs ?"
L'autre, prudent, ne répondit rien.
Le paysan reprit :
"Hein ! chent francs ?"
Alors le vagabond se décida et murmura :
"Fouchtra, quo sé damando pas !
- Eh bien ! mon païré, vlà ché qui faut faire."
Et il lui expliqua longuement, avec des malices, des sous-entendus et des
répétitions sans nombre, que s'il consentait à prendre
un bain d'une heure, tous les jours, de dix à onze, dans un trou qu'ils
creuseraient, Colosse et lui, à côté de sa source, et
à être guéri au bout d'un mois, ils lui donneraient cent
francs en écus d'argent.
Le paralytique écoutait d'un air stupide, puis il dit :
"Pichque tous les drougures n'ont pas pu me guori, ch'est pas votre eau
qui l' pourra."
Mais Colosse se fâcha tout à coup.
"Allons, vieux farcheur, tu chais, j' la connais ta maladie, moi, on
ne me la conte pas. Qué que tu faisais, lundi dernier, dans l' bois
de Comberombe, à onze heures de nuit ?"
Le vieux répondit vivement :
"Ché pas vrai."
Mais Colosse s'animant :
"Ché pas vrai bougrrre que t'as chauté par-dechus le foché
à Jean Mannezat et que t'es parti par le creux Poulin ?"
L'autre répéta avec énergie :
"Ché pas vrai !
- Ché pas vrai que je t'ai crié : "Ohé, Cloviche,
les gendarmes", et que t'as tourné par la chente du Moulinet ?
- Ché pas vrai."
Le grand Jacques, furieux, presque menaçant, criait :
"Ah ! ché pas vrai ! Eh bien, vieux trois pattes, écoute
: quand je t'y verrai, moi, au bois, la nuit, ou bien à l'eau, je te
pincherai, t'entends bien, vu qu' j'ai encore d' pu longues jambes, et j'
t'attache à quéque arbre jusqu'au matin, où nous allons
te r'prendre, tout le village enchemble..."
Le père Oriol arrêta son fils, puis très doux :
"Écoute, Cloviche, tu peux bien échayer la chose ! Nous
te faijons un bain, Coloche et moi ; t'y viens chaque jour, un mois durant.
Pour cha, j' te donne, non point chent, mais deux chents francs. Et puis,
écoute, si t'es guori, l' mois fini, che ch'ra chinq chents d' plus.
T'entends bien, chinq chents, en écus d'argent, plus deux chents, ça
fait chept chents.
"Donc, deux chents pour le bain un mois durant, plus chinq chents pour
la guérison. Et puis écoute : des douleurs cha r'vient. Si cha
t' reprend à l'automne, nous sommes pour rien, l'eau aura pas moins
fait chon effet."
Le vieux répondit avec calme :
"Oui, mais ça ne dit rien, ce sont ses autres qualités
qu'il faut connaître."
Le paysan reprit :
"D'abord, Coloche et moi, nous en avons bu chacun un verre hier au choir,
et cha nous a déjà tenu le corps fraîche. Pas vrai, fils
?"
Le grand gars répondit avec conviction :
"Pour chûr que cha nous a tenu le corps fraîche."
Andermatt demeurait immobile, les pieds sur le bord du trou. Il se tourna
vers le médecin.
"Il nous faudrait à peu près six fois ce volume d'eau pour
ce que je voudrais faire, n'est-ce pas ?
- Oui, à peu près.
- Pensez-vous qu'on les trouverait ?
- Oh ! moi, je n'en sais rien.
- Voilà ! L'achat des terrains ne pourrait s'effectuer d'une façon
définitive qu'après les sondages. Il faudrait d'abord une promesse
de vente notariée, une fois l'analyse connue, mais ne devant avoir
son effet que si les sondages consécutifs donnent les résultats
espérés."
Le père Oriol devint inquiet. Il ne comprenait pas. Andermatt alors
lui expliqua l'insuffisance d'une seule source et lui démontra qu'il
ne pourrait acheter réellement que s'il en trouvait d'autres. Mais
il ne les pourrait chercher, ces autres sources, qu'après la signature
d'une promesse de vente.
Les deux paysans parurent aussitôt convaincus que leurs champs contenaient
autant de sources que de pieds de vignes. Il suffisait de creuser, on verrait,
on verrait.
Andermatt dit simplement :
"Oui, on verra."
Mais le père Oriol trempa sa main dans l'eau et déclara :
"Fouchtra, elle est chaude à cuire un oeuf, bien plus chaude que
chelle à Bonnefille."
Latonne à son tour y mouilla son doigt et reconnut que c'était
possible.
Le paysan continua :
"Et puis elle a plus de goût et du meilleur goût ; elle ne
chent pas faux, comme l'autre. Oh ! chelle-là, moi, j'en réponds,
qu'elle est bonne ! J' les connais, les eaux du pays, depuis chinquante ans
que j' les r'garde couler. J'en ai jamais vu d' plus belle, jamais, jamais
!"
Il se tut quelques secondes et reprit :
"Ché n'est pas pour faire l'article que j' dis cha ! pour chûr
non. J' voudrais faire l'épreuve d'vant vous, la vraie épreuve,
pas votre épreuve de pharmachien, mais l'épreuve sur un malade.
Je parie qu'elle guérirait un paralytique, chelle-là, tant qu'elle
est chaude et bonne de goût, je l' parie !"
Il parut chercher dans sa tête, puis regarder au sommet des monts voisins
stil ne découvrirait pas le paralytique désiré. Ne l'ayant
point découvert, il abaissa ses yeux sur la route.
A deux cents mètres de là, on distinguait, au bord du chemin,
les deux jambes inertes du vagabond dont le corps était caché
par le tronc du saule.
Oriol mit sa main en abat-jour sur son front et demanda à son fils
:
"Ch'est pas l' païrè Cloviche qu'est encore là ?"
Colosse répondit en riant :
"Oui, oui. Ch'est lui, il n' s'en va pas chi vite qu'un lièvre."
Alors Oriol fit un pas vers Andermatt, et avec une conviction grave et profonde
:
"T'nez, Monchieu, écoutez-moi. En v'là un là-bas,
de paralytique, que monchieu le Docteur connaît bien, mais un vrai,
qu'on n'a pas vu faire un pas d'puis diche ans. Dites-le, monchieu l' Docteur
?"
Latonne affirma :
"Oh ! celui-là, si vous le guérissez, je paie votre eau
un franc le verre."
Puis, se tournant vers Andermatt :
"C'est un vieux goutteux rhumatisant atteint d'une sorte de contracture
spasmodique de la jambe gauche et d'une paralysie complète de la droite
; enfin, je crois, un incurable."
Oriol l'avait laissé dire ; il reprit lentement :
"Eh bien, monchieu l' Docteur, voulez-vous faire l'épreuve chur
lui, un mois durant ? Je ne dis pas que cha réuchira, je n' dis rien,
je demande cheulement à faire l'épreuve. Tenez, Coloche et moi,
nous allions creuser un trou pour les pierres, eh bien, nous ferons un trou
pour Cloviche ; il y pachera une heure chaque matin ; et puis nous verrons,
là, nous verrons !..."
Le médecin murmura :
"Vous pouvez essayer. Je réponds bien que vous ne réussirez
pas."
Mais Andermatt, séduit par l'espérance d'une guérison
presque miraculeuse, accueillit avec joie l'idée du paysan ; et ils
retournèrent tous les quatre auprès du vagabond toujours immobile
au soleil.
Le vieux braconnier, comprenant la ruse, feignit de refuser, résista
longtemps, puis se laissa convaincre, à la condition qu'Andermatt lui
donnerait deux francs par jour pour l'heure qu'il passerait dans l'eau.
Et l'affaire fut conclue ainsi. Il fut même décidé qu'aussitôt
le trou creusé, le père Clovis prendrait son bain ce jour-là
même. Andermatt lui fournirait des vêtements pour s'habiller ensuite,
et les deux Oriol lui apporteraient une ancienne hutte de berger remisée
dans leur cour, où l'infirme s'enfermerait afin de changer de hardes.
Puis le banquier et le médecin retournèrent au village. Ils
se séparèrent à l'entrée, celui-ci rentrant chez
lui pour ses consultations, et celui-là allant attendre sa femme qui
devait venir à l'établissement vers neuf heures et demie.
Elle apparut presque aussitôt. En toilette rose, des pieds à
la tête, chapeau rose, ombrelle rose et visage rose, elle avait l'air
d'une aurore, et elle descendait le roidillon de l'hôtel, pour éviter
le détour du chemin, avec un sautillement d'oiseau qui va de pierre
en pierre, sans ouvrir les ailes. Elle cria, dès qu'elle aperçut
son mari :
"Oh ! le joli pays, je suis tout à fait contente !"
Les quelques baigneurs errant tristement dans le petit parc silencieux se
retournèrent à son passage, et Petrus Martel qui fumait sa pipe,
en manches de chemise à la fenêtre du billard, appela son compère
Lapalme, assis dans un coin devant un verre de vin blanc, en disant avec un
claquement de langue :
"Bigre, voilà du nanan."
Christiane pénétra dans l'établissement, salua d'un sourire
le caissier assis à gauche de l'entrée, et d'un bonjour l'ancien
geôlier assis à droite ; puis, tendant un billet à une
baigneuse vêtue comme celle de la buvette, elle la suivit dans un corridor
où donnaient les portes des salles de bains.
On la fit entrer dans l'une d'elles, assez vaste, aux murs nus, meublée
d'une chaise, d'une glace et d'un chausse-pied, tandis qu'un grand trou ovale,
enduit de ciment jaune comme le sol, servait de baignoire.
La femme tourna une clef pareille à celles qui font couler les ruisseaux
des rues, et l'eau jaillit par une petite ouverture ronde et grillée
au fond de cette cuve, qui fut bientôt remplie jusqu'aux bords, et qui
déversait son trop-plein par une rigole s'enfonçant dans le
mur.
©2009